La fructification, mot magique qui résume en lui seul l'excellence d'une méthode ! Celle du bouché-thomas est à tous égards remarquable et laisse bien loin derrière elle tout ce qui avait été réalisé à ce jour.
Il nous faut pourtant nous entendre : il y a variété et variété. Certaines sont si généreuses qu'elles portent toujours du fruit, quelle que soit la méthode à laquelle elle sont soumises ; de là à abuser le profane en lui exhibant quelques branches soigneusement choisies sur ces arbres prolifiques, il n'y a qu'un pas. En bonne justice, ces variétés-là devraient être classées hors-concours lorsqu'il s'agit de comparer des méthodes. À tout le moins devrait-on, si l'on veut s'en servir comme témoins, aligner des statistiques comparatives dûment contrôlées, moins trompe-l'œil que certaines photographies.
Il serait d'autre part de bonne guerre de n'admettre que des clichés bien nets, qui permettent non seulement de juger de la fructification, mais aussi de l'ensemble de la charpente où elle s'accroche. Nous nous sommes, dans cet ouvrage, efforcé de ne pas tomber dans ces travers, ne reculant ni devant la démonstration obtenue par l'exemple de variétés rebelles à la fructification, telle la Doyenné du Comice (fig. 106, 114, 116) ou de mise à fruits lente à s'établir, comme la Reinette du Mans (fig. 113, 119), ni parfois devant l'effeuillage ou la suppression de certaines branches, afin d'en faire mieux saisir la structure (fig. 111, 113, 114, 115, 117, 119, etc...) : sacrifice nécessaire à l'honnêteté de notre exposé.
Avec les méthodes classiques et même modernes, la fructification était recherchée par la distribution de la sève en des coursonnes échelonnées et hiérarchisées de façon à maintenir entre elles un équilibre végétatif. Sur chacune d'elles, l'œil de taille servait de tire-sève et de soupape de sûreté ; on prétendait diriger ainsi vers le fruit l'évolution des yeux inférieurs : travail de technicien averti, long et de résultat incertain.
D'autre part, la longueur de la charpente étant limitée, il fallait, pour n'en rien perdre, éviter le dénudement de la base des branches, donc tailler court, certaines variétés surtout dont les yeux inférieurs sont mal constitués : d'où lenteur de l'allongement utile de la charpente et, par suite, de la mise à fruits, retardée encore par une vigueur qui ne trouvait que sur le tard tout son débouché.
Tout se tient, et les difficultés s'enchaînent dès qu'on refuse à l'arbre son développement naturel.
En remédiant à ce vice fondamental des méthodes classiques et modernes, en favorisant même la vigueur par l'affranchissement, le bouché-thomas provoque donc un développement rapide de la charpente ; par la conservation sur chaque branche d'un unique œil terminal, il obtient à la fois son élongation sans bifurcation, (d'où charpente très simple, sans fouillis) et la mise fruits automatique des yeux inférieurs : tous les yeux évoluent, même ceux de la base. Et à supposer que ces derniers restent latents sur 10 ou 25 centimètres, comme il se produit parfois, sur le Reinette du Mans par exemple, qu'importe ! puisque cela ne crée aucune confusion, aucun fouillis, et que nous ne sommes tenus par aucun cadre prédéfini ?
Les yeux axillaires, situés tout au long des branches de charpente qui s'allongent et se multiplient rapidement par l'utilisation des gourmands, ne recevant pas assez de sève pour partir à bois, soumis de plus à l'influence des hormones sécrétées dans l'entourage de l'œil terminal, évoluent rapidement vers le bouton à fruits. On enseignait que cette évolution est lente et progressive : dards à 3 feuilles, puis à 5, puis à 7 : ce qui demandait 3 ans pour la formation d'un bouton à fruit chez le poirier, et 2 ans chez le pommier. Ce processus est singulièrement accéléré, l'expérience le prouve, sur les arbres menés en bouché-thomas : les fruits y naissent nombreux, réguliers et plus beaux, sur les rameaux même de l'année précédente[1]. Et d'autant plus beaux qu'issus de lambourdes trapues, remarquablement saines et bien constituées (fig. 12, 17, 123 et 124), directement accrochées sur le canal de la sève, ils sont mieux nourris.
Point n'est besoin dès lors d'un éclaircissage coûteux, puisque tous atteindront, sans se gêner mutuellement, un calibre plus que satisfaisant (fig. 114), et que le pourcentage du premier choix sera élevé : coloris intense, grâce à une aération et à un ensoleillement parfaits, qualités gustatives relevées, du fait de l'affranchissement qui leur permet de profiter jusqu'en fin de saison d'une sève progressivement enrichie.
Œuvre de vigueur,
Œuvre de vigueur,
Les photographies que vous pouvez admirer vous montrent la progression régulière des récoltes : dès la 2e année (fig. 81 à 84), nous avons une récolte que nous pouvons évaluer, par pied d'arbre, à 1 kg ou 1 kg 500;
À la 3e (fig. 104 à 108), celle-ci peut faire 4 kg ;
La 4e année (fig. 109 à 113), nos pommiers produisent 8 à 10 tonnes à l'hectare plein et les poiriers, dont la charpente est plus restreinte et le fruit plus léger, pourront faire 4 à 5 tonnes;
À 5 ans, nous récolterons 16 à 24 tonnes de pommes et 12 ou 14 de poires, (tonnages homologués par le Congrès Pomologique d'Angers, 1948);
L'année suivante (fig. 114 et 115), l'effet de l'affranchissement se fait sentir : nous enregistrons des tonnages de l'ordre de 40 tonnes en pommes et en poires (Doyenné du Comice, variété réputée très lourde : le fruit tenu en main pèse 745 grammes);
À la 7e année (fig. 116 à 121), nous arrivons à 60 tonnes pour la pomme, et 20 à 35 tonnes pour la poire, selon la variété[4];
En 8 e et 9e années : la production s'accroît au rythme de la charpente : nous avons enregistré, entre autres, 52 tonnes en Canada, 62 en Clochard, 28 pour la Beurré Giffard (fig. 122) fruit très léger et 40 en William's.
Ces chiffres sont suffisamment éloquents par eux-mêmes pour nous dispenser de tout commentaire. Ils supposent évidemment une plantation bien faite et bien menée, avec des variétés adaptées au climat et au sol. Ils valent pour la région angevine et, de la comparaison avec les tonnages qui y sont habituels, ressort la supériorité de la Méthode de conduite des arbres en bouché-thomas , supériorité de technique qui n'est donc pas liée à une région déterminée, mais qui, toutes choses égales par ailleurs, permet, partout où on l'applique, des récoltes plus belles qu'avec n'importe quel autre système[5].
Les variétés réputées les plus avares deviennent subitement généreuses lorsqu'elles sont soumises à la Méthode bouché-thomas ; la fameuse « Doyenné du Comice », ne nous donnait-elle pas 16 tonnes de fruits dès la cinquième année de fructification ! C'est tout dire.
Œuvre de vigueur, la fructification ne connaît plus l'alternance, ou si peu ! car, plus qu'un vice inhérent à certaines variétés, l'alternance est due à l'épuisement de l'arbre à la suite de fortes récoltes ; et les spécialistes sont si bien d'accord sur ce point qu'ils préconisent tous comme remède l'éclaircissage des fruits les années de forte production : l'affranchissement n'apporte-t-il pas la solution élégante, plus simple et plus avantageuse ?
Œuvre de vigueur, la maturation du fruit mettra en valeur les qualités qu'il s'est acquis au cours de la végétation, en s'y conservant admirablement, sans ces aléas et ces pertes qui déprécient, aux yeux de l'acheteur, celui de l'arbre affaibli par son perte-greffe[6].
Aussi croyons nous pouvoir conclure que de toutes les Méthodes, le bouché-thomas est celle qui assure le mieux LA PRODUCTION EN QUANTITÉ DE FRUITS DE QUALITÉ.
[1] Cf. pages 142 et 143.
[2] M. Coutanceau : Arboriculture fruitière, p. 67. — Baillière, Paris, 1953.
[3] Comment taire ici l'expérience suivante : deux vergers de William's, âgés de 30 ans, séparés simplement petit treillage posé après coup : d'un côté fuseaux taillés en « classique », de l'autre ces mêmes William's, rabattu voici ? ans et menés depuis selon notre Méthode. Floraison normale départ et d'autre; sur le bois des William's rabattues les fleurs sont très grandes alors que, sur les fuseaux taillés, elles sont plus petites, presque chétives. Nouaison parfaite ; mais ? jours plus tard, en 48 heures, les poirettes des fuseaux, à l'exception de celles des pointes, tombaient toutes, alors que sur le bouché-thomas , au bois jeune, pas un fruit n'était à terre.
[4] Cf. Bull . de l'Association des Amis de la Haie-Fruitière Bouche-Thomas , 1951, n° 4.
[5] La Méthode « Bouche-Thomas » est la seule forme palissée qui soit compatible avec une grande vigueur (obtenue par l'affranchissement), aussi sa surface portante et sa production sont-elles considérables. A. Louis Nouveau Traité d'Arboriculture Fruitière — 5 e édition — p. 305.
[6] La France Agricole, n° 379, 3-9 octobre 1952, p. 6 : «De nombreux négociants en pommes, spécialement dans la variété Canada , ont constaté que les Canada cultivées en formes basses sur paradis ou doucin leur ont causé de grosses déceptions quant à leur conservation. Même les fruits ayant été convenablement traités, d'apparence impeccable ont été de très mauvaise conservation : gros déchets par pourriture, par éclatement (fruits farineux) et impossibilité de jaunir. « Par contre, les Canada de plein vent, récoltées sur hautes-tiges dans les mêmes régions, chez les mêmes producteurs, sont presque toujours de bien meilleure conservation et prennent, en mûrissant, une belle couleur jaune»
Ceci vaut d'arbres greffés sur franc ; or nous savons maintenant que, du fait de sa parfaite et totale affinité entre racines et système aérien, l'arbre affranchi est supérieur au franc lui-même.