Tout se tient : retour à la Nature, la Méthode bouché-thomas, l'est, non pas seulement par l'affranchissement qui restitue à chaque variété son propre système radiculaire, par l'établissement, sans tailles, de sa charpente et par son mode de fructification, mais aussi par sa conception de l'entretien du sol. Les arbres groupés en verger sont-ils en effet autre chose qu'une forêt fruitière bien ordonnée ? Et cette analogie avec la forêt s'étend également au sol, où elle puise cet équilibre de végétation que nous admirons et voudrions retrouver en nos arbres fruitiers : c'est un matelas d'humus, épais, élastique, perméable et spongieux, merveilleux rétenteur de l'eau, chaque année enrichi d'une nouvelle couche de feuilles mortes et d'herbes fanées, qui maintient le sous-sol frais au temps même des plus fortes chaleurs. Grattons de quelques centimètres, et nous rencontrerons bientôt un réseau de fines radicelles, envoyées en exploration par les arbres environnants.
Imitons la nature : dès la plantation, entretenons la fraîcheur au pied de nos arbres en les entourant, sur un rayon de 25 centimètres, d'une couche de paille, de vieux foin, balle de blé, feuilles mortes, fumier, détritus végétaux de toutes sortes, que nous aurons pu ramasser çà et là. D'année en année, à mesure que les racines exploreront le sol plus au loin, nous étendrons la surface ainsi protégée, d'abord dans le sens du rang, pour la transformer en bandes continues d'environ 75 centimètres que nous élargirons ensuite progressivement, de telle façon que le ventre des rideaux d'arbres surplombe toujours une terre où la mauvaise herbe étouffe sous les apports de matières organiques. Et si nous pouvons élargir encore ces bandes, ce sera tout profit pour eux. Dans les intervalles, nous ferons de l'engrais vert, qu'à la fauche nous étendrons en complément de paillis sous les arbres. À l'automne, le sous-solage des interlignes décroûtera la terre piétinée, l'ameublira, l'aérera et la rendra capable d'emmagasiner l'eau durant l'hiver. Et ainsi de suite.
Sous cet humus, ainsi périodiquement renouvelé et toujours frais, se multiplieront bientôt les vers de terre, laboureurs infatigables, dont les multiples galeries aéreront le sol en tous sens, digérant les détritus pour les restituer sous forme de produits directement assimilables par les plantes ; les bactéries y trouveront aussi le milieu favorable à leur pullulation, le sol restera le siège de vies multiples qu'il faut favoriser et non détruire ; les arbres s'y épanouiront, la végétation sera saine, les fruits colorés et les récoltes abondantes et régulières, la restitution des matières qu'elles exportent se faisant de façon naturelle et continue.
À défaut de cette protection par paillis, nous devrons, tant que l'affranchissement ne se sera pas fait sentir, entretenir le sol par des hersages légers ; nous pourrons aussi semer à l'automne du trèfle incarnat, qui, coupé au printemps, sera mis au pied de nos arbres.
On connaît l'adage : « L'homme récolte ce que les insectes lui laissent » et l'on sait qu'il faudrait le compléter : « ...les insectes et les maladies. »
C'est un fait : la monoculture favorise la pullulation des insectes[1] ; et le rythme croisant des échanges entre pays et continents amène, malgré toutes les surveillances aux frontières et sur les aérodromes, l'introduction en de nouvelles régions de parasites qui, y échappant à la lutte biologique de leur province d'origine, deviennent vite redoutable.
Ajoutons que la lutte chimique s'est révélée arme à deux tranchants : il se produit chez les insectes, tout comme chez les hommes, une accoutumance aux toxiques ; on ne peut cependant augmenter indéfiniment les doses... ; si le poison agit, la mortalité est rarement totale, des individus plus robustes en réchappent, qui donnent naissance à des lignées résistantes sur lesquelles il n'a plus de prise. Enfin, ces toxiques, utilisés sans discernement, tuent non seulement les insectes nuisibles, mais aussi leurs prédateurs, nos alliés qui, jusqu'alors, freinaient, tant bien que mal, leur pullulation ; l'équilibre biologique est rompu, et nous assistons alors à la multiplication catastrophique d'insectes redoutables, araignées rouges et autres, contre lesquels nous nous trouvons à peu près désarmés, et dont nous avons seulement éliminé les ennemis les plus efficaces et les moins coûteux. L'engouement pour le DDT et les esters phosphoriques a fait place à une certaine méfiance : on redoute maintenant leur brutalité aveugle...; et l'étude des systémiques, qui empoisonnent, avec la sève, les brouteurs et les suceurs, mais épargnent leurs prédateurs, en est à ses débuts : nous ignorons encore quelle sera, à la longue, la réaction des végétaux.
La nature offensée se venge : nos arbres, entés sur des porte-greffe affaiblissants, nourris d'engrais chimiques, périodiquement mutilés, n'ont pas cette belle vigueur qui les mettrait en état d'auto-défense sanitaire. Comparons un arbre haute-tige, qui s'est épanoui solitaire au beau milieu d'un pré ou à la lisière d'une forêt, et un arbre « formé », rogné et comprimé, comme on en voit tant dans les cultures fruitières : des deux, quel est le mieux portant ? quel est celui qu'attaquent les maladies[2] ? qu'affectionnent pucerons et insectes divers? (fig. 143, 144 et 7). Ils vivent, certes, sur l'un et sur l'autre, mais leur comportement y est différent : de saprophytes sur le premier, ils deviennent, sur le second, pathogènes ; et, ce qui est grave, ils y sont moins vulnérables. Car les traitements, que supportent parfaitement les arbres vigoureux disséminés dans nos friches, sont facilement phytocides pour ceux de nos cultures fruitières : une dose un peu trop forte, le moment mal choisi, et voilà la brûlure...
La sagesse et l'économie ne sont-elles pas dès lors de mettre les arbres en état d'auto-défense naturelle, en leur donnant par l'affranchissement, comme le fait la Méthode bouché-thomas, la vigueur naturelle parfaitement adaptée à leur espèce et à leur variété, que seule une sève « de famille » peut leur donner : rien de tel pour l'enfant que le lait de sa mère.
L'arboriculteur restera dans son rôle en surveillant et en favorisant cet équilibre biologique, en n'intervenant que s'il en constate la rupture momentanée : tout son effort tendra alors à le rétablir, non à l'aggraver inconsidérément. Ses interventions seront donc réfléchies, promptes[3] , discrètes, précises[4] , limitées; son souci n'étant pas purement négatif, de s'opposer au mal et de le détruire, mais avant tout de créer à ses arbres des conditions de vie qui leur permettront de se défendre par eux-mêmes victorieusement[5] .
Il est bien évident que l'arboriculteur, qui a engagé des capitaux souvent considérables dans la création d'un verger, ne peut assister indifférent à son ravage. Et c'est pourquoi, dès le début de ce livre, nous lui avons dit : Ne forcez pas votre talent, vous ne feriez rien avec grâce : vous avez votre sol, votre climat : ne leur demandez pas au delà de leurs possibilités ; vous avez chez vous telle bonne variété qui réussit à coup sûr : pourquoi vouloir à tout prix miser sur d'autres, dont vous ne savez pas encore quelles seront les réactions entre vos mains, qui pourraient vous donner bien du souci, peut-être du déboire. Que vous fassiez des essais limités d'acclimatation pour étendre la gamme de vos possibilités, soit ! mais à vos risques et périls... et n'incriminez pas le bouché-thomas en cas d'échec. N'est-ce pas là langage de sagesse ?
La Méthode bouché-thomas prévoit des attaches aux croisements de branches. Exécuté à l'osier, ce travail serait assez long, car les opérateurs habiles et expéditifs sont rares.
Aussi avons-nous mis au point, pour le rendre facile et rapide, un équipement fort simple : l'opérateur porte sur le dos un tambour où est bobiné notre « fil attache-fruitière » qu'il dévide à mesure qu'il l'utilise ; par devant, attaché à sa ceinture, un petit panier d'osier rectangulaire divisé en deux cases : l'une, étroite, pour la pince brevetée qui sert au débitage du fil, l'autre pour les brins de fil de 25 centimètres environ, coupés à l'avance pour les attaches de croisements de branches. Nous avons ainsi tout à portée, en gardant les deux mains libres pour poser les ligatures (fig. 145, 146). Et lorsque nous passerons à un autre travail, il nous suffira de faire coulisser le panier sur la ceinture pour l'amener derrière le dos où il n'est d'aucune gêne.
Avec ce fil spécial, attacher les branches à leurs points de croisement est un geste simple, vite familier. On travaille, comme souvent, à deux, et ici, face à face, chacun d'un côté du rang : l'un dispose les branches, l'autre, équipé comme nous avons dit, les attache.
Voici la meilleure façon de procéder : le premier, croisant les bras, saisit à pleine main vers leur extrémité les deux branches à incliner (fig. 147) et les tire énergiquement, celle de gauche vers la droite, celle de droite vers la gauche : ce faisant, les bras s'ouvrent et les branches se croisent tout en s'inclinant ; on règle la tension des bras suivant l'oblique recherchée (fig. 148). L'aide alors passe prestement derrière le point de croisement des deux branches un brin de fil-attache d'environ 25 centimètres et, le ramenant à lui, le tord une fois, deux au plus, contre les branches (fig. 149), en le saisissant par ses deux extrémités qu'il laissera écartées, afin de pouvoir facilement le desserrer ou l'enlever par la suite en les détournant (fig. 150)[6].
S'agit-il d'abaisser une branche sans la croiser, nous attacherons d'abord un long brin de notre fil à une autre branche, rigide; puis nous abaisserons prudemment la branche verticale, en tirant le fil que nous aurons passé par-dessus, vers son premier tiers ou sa moitié (fig. 75) : en effet, si nous la tirions vers son extrémité, nous la ferions fléchir en arc, alors que nous voulons justement la garder bien droite (fig. 91). Une fois la branche en position, nous ferons avec le bout du fil libre un ou deux tours autour du fil tendu, en laissant comme tout à l'heure l'extrémité du fil écartée, afin de pouvoir facilement la saisir pour le desserrer ou l'enlever.
En effet, si, on remarquait en cours de végétation, une strangulation (vérification rapide, car le fil, blanc, attire le regard) on pince entre pouce et index, comme avec une tenaille, la ligature à son point de torsion et on lui imprime une torsion en sens inverse : la voilà relâchée ; on peut alors régler à nouveau son attache, ou la retirer pour de bon si les branches ont pris le pli.
S'il est trop tard et qu'un bourrelet se soit déjà formé autour du fil, qu'à cela ne tienne ! le dommage n'est pas grave, la vigueur répare bien des choses ; ne nous acharnons pas à le dégager au risque de faire pire que mieux : laissons le fil, qui ne provoquera aucun accident, mais sera vite complètement noyé dans l'écorce qui se ressoudera par-dessus; coupons simplement les deux bouts qui dépassent.
En opérant ainsi à deux, il ne faudra guère plus de dix à douze jours pour mettre « en plis » un hectare d'un verger de quatre ans, qui est l'année de grande végétation ; ce travail de mise en place effectué, nous n'aurons plus, les années suivantes, qu'un rapide travail d'entretien et de vérification à effectuer.
[1] ... encore plus nombreux, par suite de la destruction criminelle de nos alliés les oiseaux.
[2] Plusieurs arboriculteurs de nos amis (et leurs constatations rejoignent les nôtres) nous ont maintes fois fait part de leur agréable surprise de ne cueillir, au centre même de leurs arbres, que des fruits absolument sains, alors qu'à l'extérieur, malgré les traitements, il y a parfois du déchet : on aurait pu s'attendre à un résultat tout contraire. Les faits sont pourtant là, indiscutables.
[3] En particulier, s'il constate une attaque de rynchite ou de cèphe, il lui faudra, sans retard, traiter « l'œil de taille » en « œil terminal » et, par conséquent, ébourgeonner les deux ou trois yeux latéraux inférieurs dont le départ à bois serait certain avec, pour résultat, une « patte de poule » inutilisable pour la charpente.
[4] Ne s'improvise pas médecin qui veut, pour les arbres comme pour les hommes et les animaux ; et les traitements coûtent cher : il ne faut pas les gaspiller (les hautes-tiges et les gobelets américains sont ruineux à cet égard). Aussi conseillerions-nous volontiers à ceux qu'embarrassent les impératifs multiples et divers de la protection de leurs arbres, de s'adresser au Service Régional de la Protection des Végétaux : un réseau de Stations d'Avertissement couvre maintenant le pays, qui peut leur signaler les dangers qui menacent et leur suggérer, alors qu'il en est temps, les remèdes à apporter.
[5] Et de ces conditions de vie favorables, la première est, sans conteste, la santé du sol : nous en avons traite au chapitre précédent.
[6] Les clichés 147 à 150 n'ont d'autre prétentions que d'illustrer la façon de poser une ligature, les scions utilisés ont été mis en terre dans ce seul but.